Bophana, une fleur écrasée

Bophana a 25 ans lorsqu’elle est exécutée par les Khmers rouges et son corps jeté dans les fosses de Chœung Ek, le 18 mars 1977. Le même jour que son mari Ly Sitha. Pendant les cinq mois qui ont précédé, elle a été torturée et a livré plus de mille pages de confessions dans lesquelles elle raconte comment son père, enseignant et chef de district, a été tué dans une embuscade khmère rouge, comment elle a dû fuir sa maison et se réfugier avec ses deux sœurs dans la capitale de sa province, Kompong Thom.

Portrait de Bophana par le peintre Vann Nath. Visible au premier étage du centre.
Portrait de Bophana par le peintre Vann Nath. Visible au premier étage du centre.

Là, des soldats du régime en place, celui de Lon Nol, posent chez elle une grenade, l’accusent d’être une infiltrée khmère rouge et la violent. Enceinte, elle tente de se suicider. Les médecins la sauvent. En 1971, elle rejoint Phnom Penh avec ses sœurs où elle accouche d’un garçon. Fille-mère, sans mari, elle est rejetée par la société. Pour la jeune Bophana, qui porte un nom de fleur, le quotidien est rude. Un bonheur éphémère traverse son année 1974, lorsqu’elle aperçoit son cousin Sitha, devenu bonze, lors d’une cérémonie bouddhique. Ils ont grandi ensemble, elle l’aime profondément.

“Mes amis me disent que l’Ancien peuple m’envoie renforcer les diguettes parce qu’ils ne veulent pas que je garde la peau blanche.”

Quand les Khmers rouges prennent Phnom Penh, Bophana rejoint son village natal où elle reprend son surnom de Môm. Sitha, devenu cadre du parti communiste du Kampuchea et surnommé Deth, la retrouve et l’épouse en 1975. Dans un Kampuchea démocratique qui bannit la famille, l’amour, la vie personnelle, les longues lettres d’amour que Bophana écrit à Sitha sont une transgression magistrale. Elles témoignent également de la paranoïa du régime et de la dégradation de la situation pour les amants. Dans ces lettres, Bophana s’incarne en Séda, la princesse d’une épopée populaire, le Reamker. Séquestrée et d’une fidélité exemplaire envers son mari, Séda attend qu’il la délivre.

Alors qu’elle s’épuise sur les grands chantiers de la révolution, Bophana écrit à son mari : « Ils disent aussi que Séda était une “pute” à Phnom Penh. [...] O Chéri ! Il y a tant d’autres calomnies qui font couler les larmes de Séda, qui la font souffrir terriblement. Mes amis me disent que l’Ancien peuple m’envoie renforcer les diguettes parce qu’ils ne veulent pas que je garde la peau blanche ; il faut m’utiliser. [...] Séda comprend que tu es très occupé avec “Angkar”. Mais en un jour vécu à Baraï, Séda perd un an de sa vie.»

“Un jour je serai certainement la victime de notre ennemi d’ici”

Elle tombe malade. Mal soignée, elle tente de se suicider puis perd l’enfant qu’elle attendait de Sitha. Lui souffre autant qu’elle. Il l’appelle sa “femme triste”. « Seulement si je deviens un fantôme, alors tu pourras faire n’importe quoi ! Je ne connais que trop bien la mer de tes larmes, comme tu connais la montagne de feu de ma vie. Séda adorée ! Crois en mon cœur, ma chérie », répond-il avant de citer Macbeth ou Paul et Virginie.

Plus tard, Bophana écrit encore : « Un jour je serai certainement la victime de notre ennemi d’ici. Le sais-tu, chéri, aujourd’hui les villageois de Baraï ont tous peur de moi… Mes amis proches n’osent plus me parler comme avant. Je n’ai plus d’espoir, je ne peux pas combattre le destin pour te rencontrer, parce que la vie a une fin et quand on arrive à la fin, il faut savoir arrêter cette vie. Je te serre contre moi et te donne un baiser de loin… Avec le cœur déchiré, de ta femme qui souffre… Sédadet »

Quand le régime purge ses rangs, Sitha est arrêté. Les Khmers rouges ont trouvé chez lui les lettres de Bophana et un faux laisser-passer. A S21, elle confessera ce que ses tortionnaires attendent, à savoir qu’elle est de la CIA. Mais chaque page de ses aveux sera contresignée en lettres latines, Sédadet pour “Séda de Det”. Trace d’un amour indéfectible, dernier souffle de vie, ultime acte de résistance.